Dominance & Education : si on arrêtait le massacre ?
« Mon chien veut être le chef, il grogne quand je le pousse du
canapé ! »
« Ma jument est dominante, elle ne supporte pas qu’un autre
cheval vienne vers moi au pré ! »
« Mon chat urine sur mon lit pour montrer sa domination ! »
Alors, pour ceux qui voudront s’épargner une lecture fastidieuse, évitons
le suspense et reprenons tranquillement dès à présent : NON, aucun de ces
animaux ne cherche à vous dominer. Aucun d’entre eux n’a pour objectif de devenir
le tyran de votre existence et de diriger des hordes d’humains soumis à ses
desideratas. Aucun. Carnivores ou herbivores, vivant dans votre appartement ou
dans leur pré, ils partagent très probablement une vision commune : éviter
l’inconfort (faim, soif, froid, chaleur, douleur…) et passer de bons moments à
vos côtés et avec leurs congénères. Si vous êtes confrontés à des situations
désagréables, que votre animal vous semble agressif, ne répond pas à vos
demandes ou fait l’exact contraire de ce que vous aimeriez, c’est simplement qu’il
a appris à le faire. Peut-être que
son passé l’a amené à réagir de cette manière. Peut-être que vous avez renforcé
ces comportements, volontairement ou non, sans avoir conscience de ce que vous
faisiez. Dans tous les cas, il ne s’agit pas d’un gène ou d’un trait de
caractère : les concepts de dominance et de hiérarchie sont un tout petit
peu plus complexes que ça…
Qu’elle que soit l’espèce,
un individu n’est jamais dominant en permanence, dans toutes les situations et
envers tous ses congénères. La dominance s’exprime dans un contexte donné et
par rapport à une ressource précise. Elle est donc situationnelle. Prenons l’exemple d’un cheval A qui dominerait un
cheval B lorsque l’humain arrive avec des carottes (ressource limitée). Afin d’accéder
à l’aliment en premier, A exprime toute une série de comportements pour
signifier à B qu’il ferait mieux d’attendre son tour : mouvements d’encolure,
orientation des oreilles, déplacement de son corps, menaces… Dans une autre
situation (présence d’autres chevaux, lieu différent, humain inconnu), le
cheval A pourra être dominé par un congénère C… ou même par B ! Le cheval
A ne peut donc pas être qualifié de « dominant » en permanence. Il ne s’agit pas de son tempérament ou
de ce qui le définit mais bien de son comportement dans un contexte précis.
Maintenant que le terme de dominant est clarifié, revenons à la
problématique des relations interspécifiques (c’est-à-dire entre espèces
différentes). Avez-vous l’impression que les ours dominent les pigeons ? Que
les ânes dominent les abeilles ? Ou même que les lions sont dominants par
rapport aux impalas ? Oui, les grands félins africains se nourrissent d’antilopes
et ces dernières ont tout intérêt à déguerpir si l’un d’entre eux leur court
derrière. Mais est-ce de la dominance ? Le lion cherche-t-il à s’assurer l’accès
prioritaire à une ressource par rapport à l’antilope ? Non, bien sûr. Même
si l’un sert de casse-croûte à l’autre, ces deux individus ne sont pas en
compétition l’un avec l’autre.
Si la dominance interspécifique n’existe pas, les relations entre
espèces sont néanmoins légions : mutualisme, commensalisme, parasitisme,
symbiose... Sur notre belle planète, chaque individu est amené à interagir en
permanence avec des êtres vivants d’autres espèces. Et si le moustique qui se
nourrit sur notre avant-bras a un comportement qui nous déplaît, nous ne
pouvons pour autant pas dire qu’il cherche à nous dominer… Un chat qui fait ses
griffes sur notre canapé ou un chien qui grignote nos chaussures n’est pas non
plus en train d’exiger notre soumission. En revanche, il a clairement un
message à transmettre… mais ceci est un autre sujet !
De nombreuses méthodes d’éducation ou de dressage d’animaux de
compagnie insistent sur ces conceptions erronées et les placent au cœur de leur
progression. Il faut être « l’individu alpha », « l’étalon du
troupeau », « celui qui commande » : en se basant sur des
études aujourd’hui dépassées, ces approches tendent à limiter la relation entre
l’homme et l’animal à un rapport de force, à la mise en place d’une hiérarchie
stricte et sclérosante. Non seulement elles ne se réfèrent à aucune étude
sérieuse et récente, mais elles mettent également en danger la complicité (existante
ou naissante) entre deux individus d’espèces différentes, partageant le même
environnement et cherchant à communiquer ensemble.
Un animal agressif n’est pas dominant. Un animal sale n’est pas
dominant. Un animal destructeur n’est pas dominant. Il est mal dans sa peau. Il
a besoin de réapprendre ou de découvrir un nouveau moyen de communiquer.
Peut-être qu’il vous fait peur. Peut-être que vous avez besoin d’être encadré,
d’être rassuré ou de le confier à un professionnel. Mais oubliez l’idée qu’il
cherche à vous soumettre ou à vous manipuler. La communication entre espèces
est délicate et soumise à de nombreux biais d’interprétation. Mais avec un peu
de recul, quelques erreurs, beaucoup de remises en question et une infinité de
sourires et de bonne volonté, vous pourrez toujours améliorer votre relation.
En cherchant à comprendre et non à dominer, vous ferez deux heureux. Minimum.
Marie Sutter
Publié pour la première fois en 2018



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